Wing Chun "traditionnel" : quelle identité face aux MMA, systèmes "perso" etc. ?

L'un d'entre-vous s'interrogeait cette semaine sur des vidéos d'écoles de Wing Chun où on voit du travail au sol (techniques d'amenée au sol et immobilisations) et s'étonnait que de telles différences dans les enseignements puissent exister.


Avant tout, il faut bien faire la part des choses entre ce qu'on voit sur des vidéos Youtube (parfois tournées par et pour des influenceurs) et la réalité des pratiques au sein des écoles filmées. 
Exemple : une vidéo récente qui fait le tour des "rezossocios", tournée dans l'école de Didier Beddar montre des pratiquants équipés de protection en mode "combat libre",  autour d'un influenceur, pour le compte de Karaté Bushido. 
Au quotidien, cela n'est pas vraiment (et de très loin) ce qu'apprennent et pratiquent ses élèves, la réalité est moins "spectaculaire".

Pour avoir personnellement pratiqué (en mode survie) les randoris au sol pendant de (très ... interminables) longues années, je peux vous garantir que c'est la dernière idée qui me viendrait "dans la rue". 
Et ça va bien plus loin que le l'incomparable bonheur de la proximité moite avec un camarade à l'odeur de transpiration de la veille.



En Wing Chun "traditionnel", le combat au sol n'est pas considéré comme une stratégie acceptable pour plusieurs raisons :
  • La gestion de plusieurs agresseurs : Le Wing Chun est conçu pour la légitime défense de rue. Se retrouver au sol , même en immobilisant convenablement un adversaire laisse totalement vulnérable aux coups de pied ou à l'intervention d'un deuxième agresseur.
  • La menace des armes : Dans un contexte d'agression réelle, un adversaire au sol peut facilement sortir une arme blanche ou un objet contondant. Le corps-à-corps prolongé du grappling augmente drastiquement ce risque.
  • L'absence de règle : je me souviens lors d'un stage avec Hino Akira m'être retrouvé au cours d'un éducatif sur le travail du plexus solaire dans une position qui ressemblait à une immobilisation au sol  (pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec le combat au sol). A ce moment, Hino Akira a éclaté de rire et m'a dit "si un jour ce truc t'arrive, tu n'as plus qu'à mordre de toutes tes forces pour lui arracher un bout de muscle : tu verras il lâchera". CQFD.
  • L'absence de sol adapté : les pivots sur les genoux en MMA, ça fait beaucoup plus mal sur du goudron.
  • La structure et l'alignement (Yee Jee Kim Yeung Ma) : Toute la mécanique du système repose sur la verticalité, la gestion de l'axe central et l'utilisation de la gravité pour générer de la force "retour" tout en absorbant les impacts. Aller au sol neutralise ce travail d'enracinement et de mobilité du bassin (Jun Ma).
  • L'engagement visuel et la sortie : La priorité tactique est de frapper pour neutraliser ou créer une brèche afin de rompre la distance et s'enfuir. Le travail de soumission du Jiu Jitsu Brésilien cherche au contraire à maintenir le contrôle, ce qui va à l'encontre du principe de préservation et de fuite.
Si le Wing Chun intègre des réponses contre les saisies de près ou les tentatives de projection (via le travail du Chi Sao), il ne dispose pas d'un corpus technique d'immobilisation de garde ou de passage de garde une fois le dos au sol.

On trouve donc très peu d'écoles "100% Wing Chun" qui enseignent et pratiquent le travail au sol, à ma connaissance :
  • La lignée de Gary LAM (en France ?), celle de Randy WILLIAMS (représenté en France par Brice Amiot), mais en gros, la philosophie est plutôt de se relever le plus vite possible.
  • L'école de Didier Beddar, qui lors de stages enseigne le travail au sol, mais il est très clair sur le fait que c'est du Jiu Jitsu Brésilen qu'il a lui-même appris auprès de la famille Gracie, et pas du Wing Chun.
Le cas de Didier Beddar est particulièrement intéressant, car il ne propose pas une synthèse "maison" approximative des "meilleures techniques" de différents styles : il maîtrise le Wing Chun, puis le Tai Chi, puis le Jiu Jitsu Bresilien. Soit : une vie de travail. Ou plutôt : 3 vies !
  • Des écoles plutôt arts martiaux mixtes / jeet kune do intéressées par la compétition, et là on commence à voir du "butinage" avec "un truc par ci, un truc par là" ... 
Dans le cas de notre lignée,  Thierry était déjà professeur de Tae Kwon Do avant de devenir un maître de Wing Chun. Mais quand il enseigne les coups de pieds Wing Chun, il ne "mixe" pas avec des techniques coréennes bien différentes. 

L'essentiel dans un système est sa cohérence : ses qualités compensant ses défauts intrinsèques. Et plus important encore : la compréhension et la maîtrise qu'on a de ce système, et donc le temps consacré pour le maîtriser.
Ip Man a enseigné un style de Wing Chun à son neveu Lo Man Kam --> Lo Man Kam l'a enseigné à Thierry pendant 20 ans  --> Thierry le transmet en respectant ce curriculum (techniques et progression) sans "rien enlever" --> Et ainsi de suite. 
Cela n'empêche pas chacun de cette lignée d'avoir ses propres préférences pour certaines techniques et donc d'exprimer un Kung-Fu "personnel".
Mais on "n'enlève rien" et on ne modifie pas la cohérence de l'ensemble. 

En résumé, la consigne absolue en Wing Chun face à une amenée au sol est d'empêcher le passage à terre, ou de se relever immédiatement en ciblant les zones les plus sensibles et donc en utilisant les moyens qui sont tous rigoureusement interdits en compétition.

Je vous propose le texte dont est tiré la maxime de la semaine. Il a été écrit par Terry Chiang (Pro Wing Chun / Taipei). Cela n'étonnera pas tous ceux qui le connaissent si je vous dis que Terry Chiang était le "kung-fu brother" (pour rependre ses mots) de Thierry à Taiwan quand tous les deux étudiaient chez Lo Man Kam. 

La plupart des gens pensent que la puissance vient de la « force brute ».
Mais c'est une erreur. La véritable puissance vient de la relaxation.
Lorsque votre corps est détendu, vos mouvements deviennent plus rapides, plus fluides et plus efficaces.
Vos réflexes s'améliorent parce qu'aucune tension inutile ne vient vous bloquer.
À l'inverse, lorsque vous êtes tendu, tout ralentit : votre vitesse, votre timing et même votre prise de décision.
La tension crée de la résistance ; la relaxation crée de la fluidité.
Relâchez tout effort inutile.
Ne conservez que la structure et le soutien strictement nécessaires.
Soyez souple à l'extérieur pour pouvoir vous adapter.
Soyez stable à l'intérieur pour préserver votre force.
Dans le Wing Chun, la puissance ne repose pas sur le « combat en force ».
Elle naît de l'alliance naturelle entre la structure, le timing et l'efficacité.
S'entraîner lentement permet de ressentir chaque détail.
Rester détendu permet de réagir véritablement.
Lorsque vous y parvenez, la puissance ne provient plus des muscles,
mais de la connexion, de l'efficacité et du contrôle.

Terry Chiang 

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