"Compréhension versus ressenti, volonté versus intention"

"Compréhension versus ressenti, volonté versus intention" : attention, le Wing Chun, c'est "piégeux" ! 



En Occident, nous avons tendance à "comprendre" avec la tête, alors que dans les traditions martiales orientales (Budo japonais ou Wushu chinois), on "comprend" avec le corps. Cette distinction change radicalement la manière dont on apprend et dont on progresse. 

Le Wing Chun est sans doute l'un des styles de Kung Fu où la tension entre la compréhension intellectuelle et la compréhension corporelle est la plus forte. C'est un système basé sur des concepts logiques (géométrie, économie de mouvement), ce qui piège souvent le pratiquant occidental dans le "cerveau". Pour le dire autrement et simplement : on aura tendance à réfléchir comment avoir le bon angle là où il faudrait plutôt éduquer le corps à ressentir ce bon angle. 
Bref, comme le Wing Chun est présenté comme une discipline "scientifique",où l'ingénieur occidental aura une tendance naturelle à se perdre un peu dans des raisonnements (j'ai des noms !)

1. L'approche Occidentale : compréhension Intellectuelle
En Occident, l'héritage cartésien privilégie le logocentrisme. Comprendre signifie être capable d'analyser, de décomposer et d'expliquer le "pourquoi" et le "comment".
Le processus : On observe une technique, on la décortique (leviers, angles, transfert de poids) et on l'emmagasine sous forme de concept.
Le piège : Le pratiquant pense qu'il "connaît" la technique parce qu'il sait l'expliquer. C'est ce qu'on appelle souvent le "savoir de surface".
Résultat : En situation de stress ou de combat, le cerveau réfléchit trop vite, mais le corps réagit trop lentement.

2. L'approche Orientale : compréhension corporelle
Pour prendre l'exemple des arts martiaux japonais, on utilise souvent le terme Keiko (pratique) pour signifier que la vérité se trouve dans la répétition, pas dans le discours.
L’étymologie éclaire sa signification. Le kanji kei  稽 signifie « observer, réfléchir, conserver ». Ko 古 signifie « ancien » : le keiko, c’est donc l’observation, la réflexion et la conservation (par la pratique) de l’enseignement des anciens.

L'esprit, la technique et le corps doivent fusionner. La compréhension ne survient que lorsque la technique devient un réflexe inconscient.

L'incorporation (de incorporare « réunir en un seul corps ). Pour une fois, un terme occidental rejoint assez bien un concept asiatique : dans les arts martiaux, on parle de mémoire du corps. 
--> On ne "comprend" pas une clé de bras parce qu'on en connaît l'anatomie, mais parce que le corps a ressenti le point de rupture des milliers de fois.
Le silence du mental : Le but est d'atteindre l'état de Mushin ou Wu Wei (l'esprit vide) : ne pas "calculer".
--> Si vous "pensez" à la technique, c'est que vous ne l'avez pas encore "incorporée" (comprise).


Comprendre les grandes étapes dans "l'incorporation" du Wing Chun :

1/ En Wing Chun, l'élève débutant commence par la Siu Nim Tao ("La petite idée").
Le piège de la "logique" : Le Wing Chun est très logique (la ligne droite est le chemin le plus court, etc.). On peut passer des heures à discuter de l'angle exact d'un Fook Sao. Mais en combat, cette logique intellectuelle est trop lente. Comprendre en Wing Chun, c'est transformer une règle géométrique en un réflexe.

- Compréhension intellectuelle : 
  • On apprend que le coude doit être au centre, que le dos doit être droit.
  • On comprend le concept de la "ligne centrale".

- Compréhension martiale : 
  • Le corps doit "posséder" la structure. Si on vous pousse, votre structure doit absorber la force sans que vous ayez à y réfléchir.
  • Tant que vous pensez à placer votre coude, vous êtes encore dans le savoir, pas dans la connaissance.

2/ Le laboratoire ... Du Chi Sao au mannequin de bois
L'étape "laboratoire" de l'incorporation, c'est le Chi Sao. C'est ici que l'on brise la rigidité de la forme pour l'adapter à un partenaire. Puis on découvre le Mannequin de Bois (Mook Yan Jong) : c'est l'outil parfait. Il ne bouge pas, mais il renvoie votre propre force. Il vous oblige à comprendre physiquement si votre structure est correcte.
- Compréhension intellectuelle : 
  • "Je ne comprends pas" - C'est l'étape où l'on comprend que la technique apprise en Siu Nim Tao ne marche pas si elle est appliquée mécaniquement ou de manière "pensée".
- Compréhension martiale : 
  • On commence à "écouter" avec les avant-bras. On ne regarde plus l'adversaire, on le ressent.
  • On commence à s'approprier le système en fonction de sa propre allonge et de sa propre force.

3/ Le développement de "son" Kung-Fu (="maîtrise d'un art") : l'expression spontanée. La compréhension ultime en Wing Chun est d'éliminer tout mouvement inutile. On ne comprend pas le système quand on sait en faire beaucoup, mais quand on ne fait plus que le strict nécessaire.
Il ne s'agit surtout pas "d'inventer son style" mais de libérer de la pensée ce qui a été appris.
- Compréhension intellectuelle : 
  • Le Wing Chun devient invisible. On ne fait plus un Tan Sao ou un Bong Sao parce qu'on a appris à le faire, mais parce que c'est la seule réponse géométrique possible à l'attaque.
- Compréhension martiale : 
  • La technique a été tellement "incorporée" qu'elle a disparu pour ne laisser que l'intention.

Quelques conseils : 
  • Accepter la frustration : Il est normal de "savoir" quoi faire intellectuellement sans réussir à le faire physiquement. C'est l'écart entre le cerveau et les nerfs.
  • Moins de "Pourquoi" : Dans les dojos traditionnels, on pose peu de questions. On regarde, on fait, on ressent. La réponse vient de la sensation physique, pas de la phrase du professeur.
  • La répétition est une forme de méditation active : ce n'est pas parce qu'un mouvement est "connu" qu'il est "compris". Un expert peut travailler son coup de poing de base toute sa vie pour en approfondir la compréhension structurelle. Mais la répétition ne doit pas être "vide" (faire sa liste de courses en répétant ses mouvements). Au contraire, la répétition doit être une patiente observation de soi-même (et de la connexion entre soi et l'autre dans le cas des répétitions des basiques à deux).
En conclusion, en Occident, on comprend pour agir. Dans les arts martiaux, on agit pour comprendre.

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